Vidéosurveillance : que voient les opérateurs derrière les caméras ?
Vidéosurveillance : que voient les opérateurs derrière les caméras ?

La vidéosurveillance (« vidéoprotection » en langage officiel) fait l'objet d'une controverse croissante. D'un côté, le gouvernement ne cesse de réaffirmer son efficacité dans la lutte contre la délinquance et de dépenser des dizaines de millions d'euros pour encourager son implantation partout en France, au grand ravissement des sociétés commercialisant cette technologie. De l'autre, les chercheurs indépendants réalisent des études qui démontrent que la vidéo n'a qu'un impact marginal sur l'évolution de la délinquance, et que son coût est assez exorbitant pour les collectivités territoriales. Avec deux autres de ces collègues chercheurs indépendants, nous avions ainsi publié il y a quelques mois une tribune dans Le Monde parlant clairement d'une « gabegie ». La nouvelle recherche que vient de publier Tanguy Le Goff (téléchargeable ici) confirme de nouveau cette position critique.

Surveiller les surveillants

L'auteur est chercheur à l'Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de la région Île-de-France, ainsi que chercheur associé au CNRS (Cesdip). Pendant plusieurs mois, il a observé les dispositifs de vidéosurveillance dans deux communes de la première couronne parisienne. La première est une commune plutôt bourgeoise de plus de 50 000 habitants, équipée d'une soixantaine de caméras et dotée d'un centre de supervision urbaine (CSU) fonctionnant 24h/24h et 7 jours sur 7 avec une équipe de 8 opérateurs placée sous la direction d'un chef de service. La seconde est une commune plutôt populaire comptant un peu moins de 30 000 habitants, équipée de 28 caméras et dans un centre de supervision comptant 3 opérateurs dont un chef de salle, dispositif volontairement limité en raison notamment de la présence de 300 autres caméras dans l'un des quartiers, gérées par un centre de vidéosurveillance propre aux bailleurs sociaux.

Ces deux dispositifs diffèrent d'un point de vue technique et dans leur mode d'organisation. L'un s'appuie sur une technologie considérée comme très performante mais avec des opérateurs n'ayant qu'une faible expérience. L'autre s'appuie sur une technologie plus ancienne mais avec des opérateurs expérimentés. Les contrastes entre les deux systèmes, aussi bien au niveau du nombre de caméras, de l'organisation des services et de leur positionnement, de l'ancienneté des opérateurs que de la différence du niveau technique des systèmes, reflètent bien la diversité des conditions dans lesquelles travaillent aujourd'hui, au sein de nombre de villes françaises, les opérateurs municipaux de vidéosurveillance.

L'illusion d'une surveillance continue

Que font ces opérateurs ? Ils ont un nombre important d'activités mais pas principalement celles où on les attend, à savoir sur la surveillance des espaces publics. L'observation des pratiques met en évidence qu'ils assurent bien un travail de surveillance, en regardant les écrans de manière passive (balayage des caméras) ou active (recherche du flagrant délit), mais cette surveillance ne participe que de manière limitée à une prévention des désordres. L'idée que les espaces vidéosurveillés sont en permanence sous la vigilance des opérateurs est une illusion pour de nombreuses raisons. D'abord parce que ces derniers ne consacrent en réalité qu'environ la moitié de leur temps de travail à la surveillance passive ou active, et que cette part de temps est de plus fortement limitée dans son efficience par différents facteurs :

* facteurs techniques : "Sur nos deux sites, chaque jour au minimum 5 % des caméras connaissent un problème technique qui les rend inutilisables" constate le chercheur. Ensuite, des caméras sont régulièrement mal réglées ou mal positionnées. Bref, des problèmes de maintenance se posent de façon quotidienne et occupent une partie du temps.

* facteurs météorologiques : la visibilité est fortement réduite en cas de forte pluie, de neige ou de gel, et lorsque les rayons du soleil couchant se réverbèrent sur les globes. Les opérateurs se plaignent aussi de l'insuffisance taille des arbres dont le feuillage peut empêcher la vue, de même que (en centre-ville) certains panneaux signalétiques voire même l'abondance des décorations de Noël...

Source de l'actualité : Le monde